Calendrier des ventes
MARDI 23 JUIN 2026

Le regard singulier de Charlotte de Saint-Gervais

L a maison Millon mettra en vente le 23 juin à l’Hôtel Drouot un portrait fascinant exécuté par Charlotte de Saint-Gervais en 1876.


C’est sous le titre officiel de « Négresse » que ce buste résolument moderne fut exposé pour la première fois au Salon de 1876. Difficilement acceptable en ce début du XXIe siècle, ce titre donné au portrait d’une jeune femme africaine au regard impertinent et au sourire moqueur, vêtue avec une élégance toute parisienne, doit cependant être replacé dans son contexte politique et historique post-abolitionniste de la Troisième République, où ignorance, racisme et représentations dépréciatives demeuraient hélas largement répandus.

Réalisé par Charlotte de Saint-Gervais, future comtesse de La Salle après son mariage avec Georges Seguin de La Salle en 1881, ce buste marque l’entrée au Salon officiel d’une jeune sculptrice d’origine aristocratique, formée dans l’atelier de la célèbre Mme Léon Bertaux, figure de proue du combat pour l’accès des femmes aux études artistiques. De 1876 à 1898, Charlotte de Saint-Gervais participe régulièrement aux principaux Salons parisiens, où elle présente principalement des bustes, affirmant ainsi une spécialisation dans cette catégorie d’œuvres conventionnelle.

 
Charlotte Saint-Gervais de La Salle (1860?-1937)
Portrait de femme, vers 1876
Buste en bronze à patine brune
Estimation : 3 000 - 5 000 €


Toutefois, après la présentation de cette première œuvre visionnaire, la sculptrice ne parvient pas à percer. C’est dire, dans ce contexte conventionnel, à quel point ce buste de femme africaine, présenté quatorze ans plus tôt par une jeune artiste qui aurait eu à peine seize ans (elle serait née en 1860), apparaît comme révolutionnaire, voire iconoclaste.

Le buste montre une jeune femme coiffée d’un haut turban dont les larges bandes de tissu, associées aux petites anglaises encadrant le visage, établissent un lien subtil entre coiffe « exotique » et élégance parisienne. Le visage, animé par un léger sourire en coin et un regard de biais empreint d’une ironie moqueuse, s’éloigne de la pure typologie ethnographique pour suggérer un tempérament, presque un caractère, dans un registre d’impertinence contenue. Le torse est animé par une écharpe croisée autour du cou qui évoque les costumes d’extérieur des élégantes parisiennes de l’époque. Le buste en bronze repose sur un piédouche en marbre brun-rouge veiné : la combinaison de ce socle luxueux et d’un modelé vigoureux, presque impressionniste dans le traitement des plis et des surfaces, ancre l’œuvre dans la modernité sculpturale des années 1870.

Dans le contexte post-abolitionniste des décennies 1860-1880, la curiosité pour l’Autre et le désir de découverte se manifestent en Europe sous diverses formes, allant de la création, en 1859, de la Société d’anthropologie de Paris aux exhibitions d’habitants venus des quatre coins du monde lors des Expositions universelles. Cette représentation d’une femme africaine s’inscrit au croisement de plusieurs traditions : celle, encore très prégnante, de la sculpture « ethnographique » et décorative promue par Charles Cordier, et celle, plus dramatique et revendicatrice, inaugurée par Carpeaux, dévoilée au Salon de 1869 sous le titre Négresse et renommée plus tard Pourquoi naître esclave ? Toutefois, par rapport à Carpeaux, Charlotte de Saint- Gervais opère un véritable tournant iconographique : elle renonce aux attributs explicites de l’esclavage (cordes, torsion violente, sein comprimé) et refuse toute érotisation spectaculaire au profit d’une figure digne, concentrant l’expressivité dans le visage et la coiffure, où se manifestent à la fois altérité et modernité. Loin de n’être qu’un « type » anonyme, la jeune femme africaine acquiert les caractéristiques d’un véritable portrait : attitude singulière, élégance assumée, présence presque mondaine, même si le titre du Salon perpétue la catégorisation raciale de son temps.

 


Dans ce contexte, la Négresse n° 3594 du Salon de 1876 apparaît comme une œuvre charnière dans l’histoire de la représentation des modèles noirs à la fin du XIXème siècle. Œuvre d’une sculptrice issue d’un atelier engagé, elle transpose dans le médium du buste académique les enjeux explorés par les peintres modernes tels que Manet, Cézanne, Bazille ou Cormon. Elle fait de la figure de la femme noire un sujet à part entière, à la fois marqué par l’idéologie raciale de son temps et doté d’une individualité perceptible. Par la vigueur de son modelé, la sophistication de sa coiffure-turban et l’ambiguïté volontaire entre « type africain » et élégance parisienne, ce buste témoigne, dès le premier Salon de Charlotte de Saint-Gervais, de l’ambition d’une sculptrice déterminée à investir un sujet jusqu’alors dominé par les grands noms masculins, en l’abordant avec un regard à la fois critique, mondain et profondément humaniste.

Grands Décors, Arts de la table & Archéologie
live 23 juin | 14:00

Grands Décors, Arts de la table & Archéologie

Millon
Hôtel Drouot - Salle 6, Paris

annonce 13 novembre 2026

Des photographies de Matthieu Ricard vendues au profit de l'association Karuna-Shechen

annonce 13 novembre 2026

Paris Photo : Des ventes à ne pas manquer à Drouot

annonce 19 novembre 2026

La vie est belle : Collection Lorenz Bäumer

app icon