Patrick de Bayser, enthousiaste à souhait, a du mal à cacher son émotion : « Les dessins de Hans Baldung conservés par des particuliers se comptent sur les doigts de la main, sur les quelque 250 dessins répertoriés. Or notre feuille, conservée chez les descendants du modèle, est l’unique portrait à la pointe d’argent connu en mains privées, en plus de ceux réunis aux musées de Karlsruhe et de Berlin. » L’expert de la rue Sainte-Anne hésite, mais se lance : « Si l’on osait, on pourrait presque considérer qu’il dépasse Albrecht Dürer par sa finesse d’usage de la pointe d’argent pour rendre les variations. » Strasbourg connut, en 1517-1518, une phrase de fièvre collective dont l’apogée demeure la mystérieuse « épidémie dansante ».
Le 15 juillet 1518, une femme, Frau Troffea, saisie d’une irrésistible impulsion choréique, se mit à danser sans relâche. Près d’une cinquantaine de personnes l’imitèrent, dansant jour et nuit jusqu’à l’épuisement – parfois jusqu’à la mort. L’épisode de « transe » est demeuré célèbre. Les interprétations divergent : si nombre d’études ultérieures ont replacé ces danses dans le contexte éprouvant d’une ville frappée depuis trois ans par la famine et la peste, l’une des hypothèses les plus singulières demeure celle du médecin Paracelse, au deuxième quart du XVIe siècle, qui y voyait l’expression d’une révolte féminine visant à rompre la tyrannie conjugale
Loin du tumulte des rues et des affres de la peste, la figure de Susanna Pfeffinger se révèle pourtant tout aussi éclairante pour comprendre le contexte strasbourgeois et les raisons pour lesquelles la Réforme y trouva, au sein des élites, un terrain particulièrement propice. Le poids social des Pfeffinger au XVIe siècle était considérable, comme en témoigne la Correspondance de Wolfgang Capito, l’un des principaux artisans de la Réforme locale, qui mentionne à plusieurs reprises les membres de cette famille. Le père de Susanna, maire et conseiller de Sélestat, exerçait la charge de sénateur des drapiers à Strasbourg ; quant au mari de sa sœur Marguerite, marchand drapier lui aussi, il accompagna l’empereur Maximilien à Rome en 1508. L’époux de Susanna, Friedrich Prechter l’aîné, appartenait à des cercles fort proches. Fils d’un négociant en tissus et marchand-banquier de Haguenau, il s’installa à Strasbourg avec sa famille vraisemblablement vers 1475.
Nous savons grâce à la Revue d’Alsace que dès 1490, il est à la tête d’une société commerciale dotée d’un capital considérable de 17 300 florins, et déploie un réseau actif reliant Strasbourg, Francfort, Anvers, Nuremberg, Augsbourg et Lyon. Son commerce polymorphe embrasse les matières premières stratégiques comme les circuits intellectuels : métaux, peaux, soieries, mais aussi papier destiné aux plus illustres imprimeurs du temps. Banquier de confiance des puissances, il finance des armées, transfère des sommes colossales entre cours souveraines, sert le roi d’Angleterre en versant pour lui 10 000 couronnes à Charles Quint, auquel il prête également des sommes immenses – en contrepartie d’hypothèques, dont l’une sur le château de Hochfelden.
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