Calendrier des ventes
Publié le 8 octobre, par Nicolas Denis Cet article vous est gracieusement offert par la Gazette Drouot.

De Chu Teh-Chun à Walasse Ting, une collection constituée à Drouot dispersée à Drouot

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C onstituée en trente ans auprès des maisons de ventes parisiennes, la collection d’un couple chinois revient à Drouot. De Chu Teh-chun à Lucio Fontana, de Puiforcat aux malles Louis Vuitton, elle conjugue l’élégance cosmopolite de l’entre-deux-guerres et un regard venu d’Asie.

Les objets et œuvres d’art issus de l’appartement parisien d’un couple d’amateurs chinois révèlent un véritable goût pour un certain art de vivre cosmopolite, celui de la Café Society de l’entre-deux-guerres, enrichi par un regard venu d’Asie. « Mes parents viennent du monde de la mode, confie leur fils. Ils ont beaucoup voyagé en Europe (Paris, Milan, Florence, Londres), mais aussi en Asie et sur la côte Est des États-Unis. La collection a évolué au gré de leurs expériences. » Sur quelque 135 lots, 54 proviennent de ventes publiques parisiennes, pour l’essentiel à Drouot, auprès d’environ vingt-cinq maisons, et représentent à eux seuls près des deux tiers de l’estimation globale (plus de 450 000 € en estimation basse).

Les provenances se lisent comme un annuaire du marché parisien des années 1990 
: Calmels, Loudmer, Binoche, Tajan, Francis Briest, Beaussant-Lefèvre, Piasa, Poulain-Le Fur. Les achats débutent en 1994 avec notamment un pot couvert à prise de jade signé Puiforcat, provenant de la collection de M. et Mme Georges Masson, dispersée par Picard (12 000/18 000 €, reproduit page 15), ou un chiffonnier dans le goût de Clément Mère (4 000/6 000 €) venu de la collection du marchand et collectionneur Michel Souillac vendue par Poulain-Le Fur.

L’année 1996 fait figure de pivot. Le 8 mars, chez Binoche, le couple remporte une grande gouache de Walasse Ting issue de la succession de Primrose Bordier, la styliste qui fit entrer la couleur dans le linge de maison français (
Trois femmes, gouache sur papier, 180 x 97,5 cm, 15 000/20 000 €). Seize jours plus tard, chez Calmels, il enchérit avec succès sur Point d’orgue de Chu Teh-chun (huile sur toile, 73 x 60 cm, 80 000/120 000 €), pièce maîtresse de la collection. Suivent dix achats, dont deux autres œuvres de Walasse Ting – Deux femmes à l’éventail et Nu –, vendues par Guy Loudmer (acrylique et pastel gras sur papier marouflé sur toile, 43,5 x 65 cm, 3 000/5 000 € chacune), une coiffeuse-bureau ayant appartenu à l’acteur Yul Brynner (Tajan, 800/1 200 €) ou un secrétaire à abattant en placage de palmier et d’ébène de Macassar (Francis Briest, 1 000/3 000 €).

Les provenances se lisent comme un annuaire du marché parisien des années 1990 : Calmels, Loudmer, Binoche, Tajan, Francis Briest, Beaussant-Lefèvre, Piasa, Poulain-Le Fur

Cartier, 1931. Valise en cuir aux armes du marquis et de la marquise de Merry del Val comportant trois flacons rectangulaires en cristal e
Cartier, 1931. Valise en cuir aux armes du marquis et de la marquise de Merry del Val comportant trois flacons rectangulaires en cristal et vermeil, trois boîtes rondes en cristal et vermeil, une boîte rectangulaire en vermeil dédicacée « À leurs excellences le marquis et la marquise de Merry del Val. En souvenir de leurs amis du corps diplomatique. Londres. Avril 1931 », une boîte ovale en cristal et vermeil, une boîte d’ustensiles en vermeil, trois brosses en vermeil, un flacon cylindrique en cristal et vermeil, poinçons Minerve, poids (hors cristal et montures) 1 136 g.
Estimation : 1 500/1 800 €


Deux visions de l’abstraction

Autre tête d’affiche de la vente, le Concetto spaziale, Natura de Lucio Fontana (deux sphères en bronze poli, numérotées 301/500, 29 x 21,9 x 21,9 cm, édition de 1967, 80 000/120 000 €) provient de la succession d’une amie du couple : la collectionneuse Mme de Gavardie. Il a été acquis chez Francis Briest le 7 juillet 2000. Chu Teh-chun et Fontana partagent un même refus de la figure, mais pas la même idée de l’abstraction.

Pour Chu Teh-chun, l’abstraction constitue le souvenir d’un paysage. La forme se dissout, le motif s’estompe au gré de la mémoire, mais la nature demeure : brumes, neiges, aurores, éclats de lumière transparaissent sur des fonds sombres. Les couleurs deviennent, sous le pinceau, une calligraphie. C’est une abstraction de la continuité, qui prolonge le paysage lettré chinois et l’abstraction lyrique parisienne sans rompre avec l’une ni avec l’autre. Chez Fontana, l’abstraction, plus radicale, est un concept, une rupture. Il ne s’agit plus de peindre l’espace mais de le faire exister, en entaillant la toile ou en fendant la matière. Pas vraiment de couleur, pas de composition, mais un geste, une ouverture vers la possibilité d’un ailleurs.

En savoir plus sur l'artiste
Chu Teh-Chun (1920-2014)

Louis Vuitton. Malle-penderie en toile Monogram, deux poignées en cuir naturel, serrures, renforts coins en laiton doré, bordures lozinées
Louis Vuitton. Malle-penderie en toile Monogram, deux poignées en cuir naturel, serrures, renforts coins en laiton doré, bordures lozinées, doublure en vuittonite beige, deux petites valises en bas de chaque côté, tringles rétractables, cintres et cloison amovible à toile blanche froncée, serrure numérotée 1012923, 112 x 57 x 55 cm.
Estimation : 12 000/18 000 €


L’art du voyage de Cartier à Hermès 

Cet ailleurs passe d’abord par le voyage, qui tient une place essentielle dans l’univers des deux collectionneurs. Parmi les découvertes les plus intéressantes figure une valise de toilette Cartier (représentée page de gauche, 1 500/1 800 €), qui porte les armes de la marquise et du marquis Merry del Val, l’ambassadeur de la monarchie espagnole à Londres à partir de 1913, avec une dédicace de leurs amis du corps diplomatique datée d’avril 1931. Hasard du calendrier ? Le 14 de ce même mois, la proclamation de la Seconde République espagnole mettait fin à la monarchie et provoquait l’exil d’Alphonse XIII.

L’art du voyage ne saurait exister sans Louis Vuitton et Hermès. « 
Ils étaient déjà clients de Louis Vuitton à l’époque où la maison ne comptait que deux boutiques [à Paris et à Nice en 1977, ndlr], raconte encore le fils des collectionneurs. C’est ce qui leur a inspiré l’idée d’apporter la mode en Asie du Sud-Est. » Citons la malle-penderie en toile Monogram (représentée page de gauche, 12 000/18 000 €) ou deux sacs Birkin 35 d’Hermès en crocodile (25 000/40 000 € et 30 000/50 000 €).

Jean-Élisée Puiforcat (1897-1945), pot couvert en argent à corps conique sur base circulaire en léger gradin débordant et couvercle bombé
Jean-Élisée Puiforcat (1897-1945), pot couvert en argent à corps conique sur base circulaire en léger gradin débordant et couvercle bombé en argent, prise en jade, signé sur la base, poinçon de maître orfèvre et de matière sous chaque pièce, h. 24, diam. 5 cm.
Estimation : 12 000/18 000 €


Puiforcat et Jensen

Les arts de la table restent l’un des piliers de l’élégance domestique et ne pouvaient échapper à des collectionneurs qui cultivent une certaine idée du goût. L’ensemble réuni au fil des années oppose deux modernismes : le français, géométrique, et le danois, organique. « Le couple a nourri un amour sincère pour les créations aux lignes épurées et structurées géométriquement de Jean Puiforcat », souligne Amélie Marcilhac, experte de la vente. Il en a acquis une quinzaine de pièces, dont un seau à champagne en argent (3 090 g, 5 000/8 000 €) ou un centre de table à plaques de miroir (argent et métal argenté, l. 66 cm, 8 000/12 000 €). « Une pièce, renchérit l’experte, qui serait presque impossible à refaire aujourd’hui au regard de son coût. »

Les créations de Georg Jensen relèvent elles aussi d’un certain minimalisme, adouci par la rondeur des formes. Des courbes que l’on retrouve dans la coupe dessinée par Henning Koppel, médaille d’or à la Triennale de Milan en 1951 (argent, modèle 980, h. 
15 cm, diam. 39 cm, 3 274 g, 9 000/12 000 €). Les bougeoirs d’Harald Nielsen (argent martelé à cinq bras, modèle 537A, 1 025 et 1 022 g, 5 000/8 000 €) et le pichet de Johan Rohde (800/1 200 €), achetés en juin 2005 chez Beaussant-Lefèvre, portent le nom de Simone Simon, l’interprète mythique de La Féline de Jacques Tourneur.

Les meubles, de l’aveu même d’Amélie Marcilhac, « ne sont peut-être pas les pièces les plus marquantes de la vente, mais n’en demeurent pas moins d’une belle qualité d’exécution ». L’amateur pourra enchérir sur un buffet en ébène de Macassar provenant, là encore, de la collection Michel Souillac (92,5 
x 150 x 46 cm, 4 000/6 000 €), sur une table de salle à manger de Jules Leleu (h. 72, diam. 114 cm, 1 000/1 500 €) ou sur une paire de gaines art déco en Macassar et bakélite (h. 119 cm, 3 000/5 000 €).


 
Walasse Ting le voleur de fleurs
 
Walasse Ting, Nu, acrylique et pastel gras sur papier marouflé sur toile, signé en bas à droite, 43,5 x 65 cm. Estimation : 3 000/5 000 €©
Walasse Ting (1929-2010), Nu, acrylique et pastel gras sur papier marouflé sur toile, signé en bas à droite, 43,5 x 65 cm.
Estimation : 3 000/5 000 €

© Estate of Walasse Ting / ADAGP, Paris 2026
C’est le peintre le plus représenté de la collection : huit œuvres de Walasse Ting, réunies pour l’essentiel en moins d’un an, à partir de 1996. Né à Wuxi, au nord-ouest de Shanghai, il débarque à Paris au début des années 1950, se rapproche des peintres de CoBrA, d’Alechinsky à Jorn, et voue à Matisse une admiration telle qu’il s’invente un prénom à son image : Walasse. Il part ensuite pour New York, où son style se libère, entre l’encre et la couleur pure, la peinture chinoise et l’action painting. Il publie alors 1 Cent Life, recueil de ses poèmes édité par Sam Francis et illustré de 62 lithographies de 28 artistes, de Warhol à Lichtenstein, de Joan Mitchell à Alechinsky. Le peintre poète réunit ainsi autour de ses vers le pop art, l’expressionnisme abstrait et CoBrA. Il offre aussi 80 peintures au musée Cernuschi, qui les a présentées il y a dix ans dans l’exposition « Le voleur de fleurs », du nom du cachet dont il signe ses œuvres. Il partage plus tard sa vie entre New York et son atelier d’Amsterdam, et revient peu à peu à la figuration : femmes alanguies, chats, perroquets et bouquets, cernés d’un trait d’encre hérité de la calligraphie et saturés de couleurs presque fluorescentes. Sa cote est bien installée en Asie, où la maison de ventes taïwanaise Ravenel a adjugé Miss World il y a plus de dix ans, le 7 juin 2015, une toile de près de quatre mètres, pour 1,8 M$ (environ 1,9 M€ en valeur réactualisée). La collection en offre des formats plus accessibles. Deux tableaux de même format réunissent ses motifs favoris, la femme et le chat : Femme au chat sur fond vert et Femme au fond rose (gouache et aquarelle sur papier marouflé sur toile, 60 x 87 cm, 4 000/6 000 € chacun). Chez Rieunier à Drouot, au cours d’une seule vacation, le couple remporta à la fois la Nature morte à la pastèque, un bouquet et deux tranches de fruit sur fond bleu (gouache sur papier marouflé sur toile, 43,5 x 65 cm), et la Femme en buste dénudée, surgie d’un buisson de fleurs (gouache et crayon gras sur papier marouflé sur toile, 35 x 50 cm), estimées chacune 2 000/3 000 €. Le voleur de fleurs n’avait pas usurpé son surnom.
 
Walasse Ting (1929-2010), Trois femmes, gouache sur papier, signé du cachet de l’artiste dans l’angle supérieur gauche, 177 x 97,5 cm. Est
Walasse Ting (1929-2010), Trois femmes, gouache sur papier, signé du cachet de l’artiste dans l’angle supérieur gauche, 177 x 97,5 cm.
Estimation : 15 000/20 000 € 

© Estate of Walasse Ting / ADAGP, Paris 2026
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