Barbier l’Aîné est un peintre nourri de littérature, et sa rencontre avec le poète zurichois – également peintre et graveur – Salomon Gessner compte parmi les expériences décisives de sa formation. Élève de Jean-Baptiste Descamps à Rouen, puis du graveur Jean-Philippe Le Bas et surtout du peintre Jean-Baptiste-Marie Pierre à Paris, il accomplit à ses frais le voyage en Italie – nous lui devons la troublante Pyramide de Sextius à Rome, conservée à Angers – avant de gagner la Suisse à la faveur d’une commande pour illustrer l’ouvrage de Zurlauben, Tableau topographique de la Suisse.
Il y rencontre donc en 1776 Gessner, dont Les Idylles, Daphnis et La Mort d’Abel ont porté la renommée à travers l’Europe. Auprès de cet écrivain qui unit le sentiment de la nature à la peinture des affections humaines, Barbier trouve un univers auquel son œuvre fera durablement écho. Agréé à l’Académie royale en 1780, puis reçu en 1785, il développe au cours de cette décennie une peinture d’histoire où l’exigence morale se nourrit d’une sensibilité littéraire.
Cette sensibilité poétique affleure dès le Salon de 1781 dans Un Canadien et sa femme pleurant sur le tombeau de leur enfant (La Rochelle, musée du Nouveau Monde). Le livret éclaire le sujet : « Les Canadiens aiment si fort leurs enfans (sic), que l’on a vu quelquefois deux époux, six mois après la mort de leur enfant, aller pleurer sur son tombeau, & la mère y faire couler du lait de ses mamelles. » La célébration des affections maternelles avait alors largement investi la peinture. Dès le Salon de 1759, Greuze avait présenté Un tableau représentant le repos, caractérisé par une femme qui impose silence à son fils, en lui montrant ses autres enfants qui dorment (Royaume-Uni, collections royales de Sa Majesté le roi Charles III).
La parution de l’Émile avait ensuite donné une résonance nouvelle à ces sujets, notamment aux représentations de l’allaitement : Nicolas-René Jollain exposait ainsi Une femme allaitant son enfant au Salon de 1773, Jean-Jacques Lagrenée Une bergère allaitant son fils pendant que son berger la contemple en 1777, puis David Une femme allaitant son enfant en 1781. Mais Barbier transpose toutefois cette tendresse dans le registre élégiaque. Le lait destiné à nourrir l’enfant devient une offrande à celui qui n’est plus ; au geste nourricier se mêle désormais celui de la déploration. De cette continuité de l’amour par-delà la mort naît la poésie douloureuse du tableau.

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