Annonces de ventes

BOUVET ET CHAUVIRÉ & COURANT - Succession Nelly Kaplan

mardi 29 juin 2021

Le 29 juin, pour leur première vente à Drouot, les maisons Bouvet et Chauviré & Courant présenteront ensemble le contenu de la succession Nelly Kaplan & Claude Makovski. Véritable icône du cinéma, figure de la littérature surréaliste et collectionneuse avisée, l'ensemble de la vente mêle toutes les spécialités, rassemblées par la seule recherche du beau.  
 
VEVER, signé et numéroté. Collier articulé, les maillons en
forme de huit, supportant en pendentif un motif en
platine 850 millièmes figurant un papillon stylisé ajouré.
Estimation : 8 000 - 12 000 €
a
Nelly Kaplan & Claude Makovski ont formé durant près de cinquante ans un duo hors-norme. Ils ont partagé une même passion pour le cinéma, la peinture et la littérature, tout en s’engageant côte à côte dans les rudes combats imposés par l’industrie du cinéma. Ils communiaient dans un même culte pour le verbe et la lumière, une même recherche d’un autre regard, en empruntant à la poésie et à la peinture les mêmes interrogations sur le réel.

Nelly était tout en brio et en fulgurance, elle captait l’attention et la lumière, quand Claude aimait la pénombre, le silence et le calme. Elle avait une imagination très vive, toujours en éveil, à fleur d’âme, ainsi qu’une intelligence acérée toujours au service d’un sens inné de la provocation. Lui cultivait un humour très britannique et traversait la vie en mêlant avec un art subtil l’indifférence heureuse des épicuriens et des stoïciens. Son intelligence se voulait moins intuitive et plus rationnelle, qu’il mettait au service d’une érudition d’exception.

Nelly Kaplan fut critique de cinéma pour la presse argentine dès ses vingt ans ; elle joua dans La Tour de Nesle d’Abel Gance en 1954, à 23 ans ; puis dans la foulée elle fut assistante dans l’écriture de scenarii pour des films en polyvision (« Le Royaume de la terre » ; « La Pierre de feu »). En 1957 elle participa à l’intégralité du programme du Magirama, ce qui l’amena à écrire le scénario de deux courts-métrages, « Auprès de ma blonde » et « La fête foraine », à les réaliser et à assurer leur montage en polyvision.

Abel Gance lui confia en outre le montage en triptyque, selon les règles complexes de cette même polyvision, de la fin déjà mythique de son « J’accuse » en version sonore de 1938. C’est alors qu’elle vit son premier livre, son tonitruant « Manifeste pour la polyvision », être préfacé par Philippe Soupault et salué par André Breton, tous deux prenant la défense du Magirama, soit un hommage sans précédent des deux inventeurs du surréalisme.

Elle continua cet apprentissage auprès d’Abel Gance en l’assistant sur le tournage d’Austerlitz puis de « Cyrano et d’Artagnan », puis elle mit un terme à cette collaboration exigeante et passionnée en publiant un livre d’hommage, « Le Sunlight d’Austerlitz » en 1960. Pour cette jeune argentine d’à peine trente ans, venue en France pour trois mois et tombée amoureuse de Paris autant que la langue française, devenue réalisatrice et écrivaine en quelques années, c’était un premier palmarès brillant. Les fées de la poésie avaient donné leur concours aux sorcières qui président au cinéma.


Mais avant de quitter les rives de ces années cinquante, il faut s’arrêter à son travail d’écrivaine encouragé par le poète Philippe Soupault qu’elle rencontra au « hasard » d’une exposition dédiée à Marc Chagal en 1954. Devenu un ami fidèle ce dernier n’eut de cesse de l’exhorter à « signer sa vie ». Il l’invita à partager des exercices d’écriture automatique, puis à laisser libre cours à son imagination, ce qu’elle se résolut à faire au travers de courtes nouvelles fantastiques, qui sont tout autant des récits érotiques inclassables.

En janvier 1959, elle ne se décida à publier un premier recueil « La Géométrie dans les spasmes », qu’en usant du pseudonyme de Belen, emprunté aux deux scenarii en polyvision écrits avec Abel Gance. Belen était une druidesse douée de pouvoirs extraordinaires dans Le « Royaume de la terre » et dans « La pierre de feu ».

Le choix de Belen c’était aussi pour elle un hommage à un autre poète rencontré au « hasard » d’une exposition précolombienne cette fois alors qu’elle préparait le Magirama et avec lequel elle eut une courte mais volcanique liaison : André Breton. On sait qu’en 1956 ce dernier était devenu féru d’ésotérisme, d’art magique et d’art gaulois. Nelly Kaplan fit enchâsser une monnaie gauloise à valeur de talisman offerte par André Breton et porta dès lors cette bague pour tout le restant de sa vie, en souvenir de leurs marches enchanteresses dans Paris.
BRETON (André)Nadja. S.I. [PAris], Gallimard, n.d. [1945]. In-12, cartonnage noir de l'éditeur orné d'un décor polychrome, dos lisse orné (Mario Prassinos). 44 illustrations hors texte. Envoi d'André Breton à Nelly Kaplan sur le faux-titre.
Estimation : 1 500 - 2 000 €


Au demeurant « je » est peut-être un autre, mais Belen incarne bien l’autre de Nelly Kaplan, doué pour tous les embarquements pour Cythères, comme pour le dérèglement de tous les sens cher à Arthur Rimbaud. On sait aussi que Nelly Kaplan trempa sa plume dans le même encrier de son compatriote des rives du rio de la Plata, Isidore Ducasse... Sous le même pseudonyme, Nelly Kaplan publia en 1960 deux autres recueils tout aussi étincelants et tout aussi inclassables, « La Reine des Sabbats » et «... délivrez nous du Mâle ».

C’est toujours un bonheur de se plonger dans ces recueils rassemblés désormais en un seul volume, « Le Réservoir des sens » (la première édition de 1966 était ornée de dessins d’André Masson et préfacée par Philippe Soupault) et de choisir sans ordre préconçu de lire l’un des contes aux titres dignes d’Alphonse Allais : « Le Plaisir solidaire » ; « L’Amante religieuse » ; « La Fonction crée l’orgasme » ; « Aimez-vous le uns sur les autres ».
 

Gustave MOREAU (1826-1898)
Femme dans une grotte (et sphinx rouge), 1882
Aquarelle et huile sur papier signé en bas à gauche.
34,5 x 23,4 cm
Estimation : 150 000 - 200 000 €
a Tous ces recueils firent scandale et durent lutter contre la censure. Proches du premier surréalisme (1924-1927) d’essence libertaire (en particulier des textes de Soupault, de Desnos ou de RibemontDessaignes et des dessins de Masson), ils se voulaient aussi, nous l’avons vu, en connivence avec André Breton, mais ils ne revendiquaient aucune appartenance. Nelly Kaplan était étrangère à tous les vocables en «isme», même le surréalisme, y compris le féminisme, même militant.

Elle est toujours restée indépendante et altière. Elle aimait à se désigner comme une panthère, son animal totem, ou comme une flibustière des lettres et du cinéma. Ce qui comptait pour elle, c’est que les poètes et les peintres lui avaient appris à exercer son œil, à voir, selon les préceptes de Baudelaire et de Rimbaud, quand Abel Gance lui avait appris à reconnaître tous les pouvoirs de la lumière et de toutes les lampes magiques inventées par le cinéma.

En 1961 elle se lança dans une carrière indépendante en réalisant des documentaires, des courts et des moyens métrages, consacrés en premier lieu aux peintres. Elle inaugura ce tournant avec une belle réussite, un film sur le peintre Gustave Moreau, qui lui valut un prix au festival de Berlin, tout en attirant l’attention de Picasso et de Dali.

S’ensuivirent en 1961 un film dédié au graveur Bresdin, sélectionné à Cannes, puis un autre à Abel Gance, en 1963, sélectionné à Venise, qui lui permettait de rendre hommage à son mentor, dont elle avait pu mesurer le tragique isolement dans une profession bien ingrate qui tolérait mal l’authentique génie. Elle achevait ainsi sa première décennie en France.



C’est alors qu’elle fit une autre rencontre décisive, toujours au gré du « hasard », à la cinémathèque de la rue d’Ulm cette fois, avec Claude Makovski. Ce dernier possédait un cinéma, le Passy, très connu des cinéphiles, que Nelly fréquentait, sans l’avoir auparavant rencontré. Ils se revirent au Festival de Cannes, mais ce n’est que quelques mois plus tard que débuta leur liaison.

Cette dernière était hors-norme et échappait aux catégories ordinaires. Ils partagèrent une forme rare d’amitié amoureuse, moins fulgurante que des moments de pure passion, moins éprouvante que la liaison avec Abel Gance. Elle devait durer tout le restant de leur vie et jusqu’à l’année 2020, qui les vit disparaître à quelques semaines d’intervalle. Leur complicité était totale et chacun savait pouvoir compter sur le dévouement de l’autre.
 
Michel Landi
Projet pour l'affiche la fiancée du pirate Gouache, signée en bas à gauche,
48 x 62 cm
Estimation : 100 - 150 €
a Claude Makovski prit la décision de créer une maison de production, Les Films de la Chouette, qui devint ensuite Cythère Films. Nelly Kaplan avait des parts dans la première société et s’associa à part égale dans la seconde. C’était un pari osé, qui ne put être gagné que grâce au succès planétaire de leur premier long métrage, « La Fiancée du Pirate », mais cela leur permit d’assurer à Nelly Kaplan une indépendance qu’ils parvinrent à préserver durant près de 25 ans, une gageure dans les métiers du cinéma, surtout dans la réalisation. Cela leur permit également d’assurer la défense et la pérennité des films d’Abel Gance, dont Nelly Kaplan détenait les droits exclusifs.

Encouragé par Claude Makovski, Nelly Kaplan consacra deux documentaires, à André Masson, « A la source de la femme aimée » et à Pablo Picasso, « Le Regard Picasso », dont il assura la production. Le premier leur valut des difficultés avec la censure ; le second reçut un Lion d’Or au Festival de Venise et l’amitié de Pablo et de Jacqueline Picasso. Ils franchirent alors le cap des longs métrages, sur la base d’un scénario qu’ils avaient écrit en collaboration, sur une idée originale de Nelly Kaplan. Aucun producteur n’ayant voulu s’engager, ils tentèrent le tout pour le tout et s’empressèrent de vendre le film à l’internationale le soir de la standing ovation que le Festival de Cannes leur a réservé en septembre 1969, à deux mois de sa sortie en salles.

Ils eurent ensuite à se battre durant les 25 ans qui s’ensuivirent, beaucoup de projets restant dans les tiroirs, trois d’entre eux ayant survécu grâce à la ténacité de Nelly qui a transformé des scenarii en « ciné-roman » (« Le Collier de Ptyx »), en pièce de théâtre (« Ils furent une étrange comète ») ou en roman (« Cuisses de grenouille »). Ils produisirent en tout et pour tout 6 longs métrages, dont l’un réalisé par Claude Makovski (« Il faut vivre dangereusement »), les autres par Nelly Kaplan (« La Fiancée du Pirate », « Papa les petits bateaux », « Charles et Lucie, « Abel Gance et son Napoléon », « Plaisir d’Amour »), celle-ci réalisant aussi « Néa » et « Pattes de velours ».
 
Robert DELAUNAY (1885-1941)
Projet pour Les orgues lumineuses
ou Orgues de lumière d'Abel Gance, Paris, 1913.
Estimation : 8 000 - 12 000 €
a Jean-Jacques HENNER (1829-1905)
Liseuse, vers 1890
Huile sur toile signée bers le bas à gauche
54 x 18 cm
Estimation : 4 000 - 6 000 €


Dans les années 1990, Nelly Kaplan écrivit avec le réalisateur Jean Chapot de nombreux scenarii, tournés par ce dernier pour la télévision le plus souvent, avec de remarquables succès d’audience. Mais l’échec financier de « Plaisir d’Amour » retiré brutalement des salles par le distributeur, puis l’impossibilité de réunir les fonds nécessaires à « Cuisses de grenouille » marquèrent la fin de cette entreprise de production indépendante, originale et flamboyante, bien que sans cesse entravée dans ses tentatives de création.

Nelly Kaplan continua sans relâche à écrire ; Claude devint un spécialiste reconnu de Dührer ; ils continuèrent à défendre l’oeuvre cinématographique de Gance et celle de Nelly, en veillant à tout numériser et à mettre leurs archives en ordre. Ils se partageaient entre Paris, Genève, le Luberon et l’île d’Yeu. Ils savaient vivre dans des havres de paix, entourés de beauté et de silence, en vivant sans relâche leur passion pour le cinéma et pour l’écriture. Ils ont fait de leur vie même un art de vivre, sans concession pour la médiocrité, dans le culte de la beauté, dans celui d’une haute exigence intellectuelle, enfin dans celui de l’amitié.

François Martinet
Tous droits réservés
 


Vente aux enchères publique - Drouot  - Salle 4
Mardi 29 juin - 13h30

Exposition publique - Drouot - Salle 4
Samedi 26 juin - 11h/18h
Lundi 28 juin - 11h/18h
Mardi 29 juin - 11h/12h
 

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Bouvet

Tableaux, mobilier et objets d'art, bijoux

Vente : mardi 29 juin 2021
Salle 4 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot 75009 Paris, France
Maison de vente
Bouvet
Chauviré & Courant - Enchères Pays de Loire
Tél. 06.95.43.54.66